Mgr Philippe GUIOUGOU, merci ! Grâce à vous et par l’onction puissante du Seigneur en vous, il se passe quelque chose en Guadeloupe dans bien des domaines, mais plus particulièrement autour du 27 mai. Quelque chose de profond, de discret peut-être aux yeux de certains, mais de profondément spirituel et historique dans ce qui est en train de s’écrire pour notre territoire.
Depuis 2025, sous votre impulsion en tant qu’évêque de Guadeloupe, l’Église catholique a choisi d’inscrire pleinement une dimension spirituelle dans les commémorations de l’abolition de l’esclavage. Ce choix n’est ni anodin, ni accessoire. Il vient rappeler que la mémoire d’un peuple ne peut se réduire à une simple évocation historique ou politique. Elle touche aussi l’âme collective, les blessures intérieures, les héritages invisibles, les réconciliations à construire et les espérances à transmettre.
Le mercredi 27 mai 2026 a marqué une étape supplémentaire dans cette démarche. À l’église Saint-Pierre et Saint-Paul de Pointe-à-Pitre, puis lors de la marche silencieuse jusqu’à l’Agora de la Place de la Victoire, la Guadeloupe a vécu un moment inédit : des responsables et représentants de différentes confessions chrétiennes et traditions religieuses ont prié, marché et pris la parole ensemble autour de la mémoire des victimes de l’esclavage et contre toutes les formes contemporaines d’asservissement humain.
Cet acte est historique.
Car il faut le mesurer : le 27 mai est sans doute aujourd’hui la seule date commémorative en Guadeloupe qui rassemble autant de dimensions à la fois. Elle est mémorielle et identitaire. Elle est militante, citoyenne. Politique, notamment au Fort Delgrès avec les autorités publiques. Elle est également populaire et sportive avec les nombreuses initiatives qui mobilisent la société guadeloupéenne. Mais désormais, grâce à cette initiative portée par le diocèse de Guadeloupe, elle devient aussi un temps spirituel et interreligieux.
Et c’est peut-être là que réside le sens profond de ce qui est en train d’émerger.
Dans une société souvent fragmentée, traversée par des tensions mémorielles, sociales ou identitaires, l’Église catholique en Guadeloupe creuse un sillon précieux : celui de la rencontre. Non pas une rencontre superficielle ou de circonstance, mais une rencontre fondée sur l’écoute, la vérité et la reconnaissance mutuelle.
Oui, vos paroles prononcées dans votre homélie du 27 mai résonnent avec intensité : « C'est pourquoi notre diocèse veut faire en ce temps du 27 mai un moment de rencontre, d'unité avec une dimension spirituelle. Nous voulons donc prier avec les autres confessions chrétiennes, dialoguer avec les autres traditions religieuses, travailler avec la société civile et toutes les personnes de bonne volonté. Car aucune communauté ne peut guérir seule les blessures de l'histoire. Cette volonté ne s'impose pas. Elle se construit ensemble, en vérité. »
Tout est dit.
La guérison des mémoires ne se décrète pas. Elle ne peut venir de la confrontation permanente, ni des replis communautaires. Elle suppose un chemin patient de dialogue, de vérité et de fraternité. Elle demande de reconnaître les souffrances héritées de l’histoire tout en refusant que celles-ci deviennent des prisons pour les générations présentes et futures.
Dans ce contexte, la demande de pardon récente du pape Léon XIV dans l’encyclique Magnificat Humanitas vient donner une portée universelle et ecclésiale à cette démarche engagée en Guadeloupe. Les mots du Saint-Père résonnent avec une profondeur particulière dans notre histoire caribéenne :
Puis le pape poursuit : « Il est inévitable d’éprouver une profonde douleur en considérant l’énorme souffrance et l’humiliation que l’esclavage a signifiées pour tant de personnes, infiniment aimées par le Seigneur, en contraste avec leur dignité sans limites. C’est pourquoi, au nom de l’Église, je demande sincèrement pardon. »
Ces paroles sont fortes. Elles engagent toute l’Église catholique. Elles ne relèvent ni d’un exercice de communication, ni d’une repentance abstraite. Elles traduisent une volonté de vérité, condition indispensable pour avancer sur le chemin de la réconciliation authentique.
Le souffle de l'Esprit-Saint
Et comme un signe supplémentaire dans cette séquence mémorielle exceptionnelle, le jeudi 28 mai 2026, l’Assemblée nationale a adopté à l’unanimité, par 254 voix, la proposition de loi portant abrogation du Code noir. Ce vote hautement symbolique vient rappeler que certaines blessures historiques exigent encore aujourd’hui des gestes clairs de reconnaissance et de justice. Certes, le Code noir n’était plus appliqué depuis longtemps. Mais son abrogation officielle marque une étape importante dans le travail de mémoire national autour de l’esclavage colonial.
Ainsi, en l’espace de quelques jours, la Guadeloupe et la France ont vécu des actes convergents : une démarche spirituelle et interreligieuse portée localement par le diocèse de Guadeloupe ; une parole de pardon historique du pape engageant l’Église universelle ; et un geste législatif fort de la République française autour du Code noir.
Une mission prophétique au service de la réconciliation et de l'unité
L’Église, dans cette dynamique, joue pleinement sa mission prophétique. Elle rappelle que la mémoire doit conduire à la dignité humaine, à la justice et à la paix. Elle ose aussi affirmer que la diversité culturelle et spirituelle de la Guadeloupe n’est pas une menace, mais une richesse lorsqu’elle est vécue dans le respect et la fraternité.
Cette vision rejoint profondément l’Évangile et l’appel constant des papes, notamment saint Jean-Paul II, à bâtir une « civilisation de l’amour. Bien sûr, le chemin sera long. Les blessures liées à l’esclavage, à la colonisation et aux fractures sociales demeurent encore sensibles dans les consciences et dans les réalités quotidiennes. Mais ce qui a été vécu montre qu’un autre chemin est possible : celui d’une mémoire qui rassemble au lieu de diviser ; celui d’une spiritualité qui ouvre au dialogue ; celui d’une fraternité qui refuse toutes les formes nouvelles d’asservissement humain » comme vous l'avez prêché à l'église Saint-Pierre et Saint-Paul le 27 mai 2026.
La Guadeloupe tient peut-être là une intuition forte pour son avenir : Faire du 27 mai non seulement un temps de mémoire, mais aussi un rendez-vous annuel de conscience, de fraternité et d’espérance pour tout un peuple. Et cela, au-delà même de notre territoire, porte déjà une dimension profondément universelle.
Thierry FUNDERE
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